Après avoir été responsable d'un service d'addictologie dans les hôpitaux universitaires, Pierre POLOMÉNI intervient comme Psychiatre-addictologue référent chez Orange depuis 2014.

ADIXIO : Est-ce courant qu’un addictologue travaille en entreprise ?

Pierre POLOMÉNI : Depuis 2014, je travaille une demi-journée à une journée par semaine chez Orange. J’ai été recruté car je suis psychiatre-addictologue, mais également médecin du travail et familier du monde des entreprises. Orange avait besoin d’un référent pour accompagner les 80 médecins du travail dans leur pratique et démêler les situations complexes. On m’a par exemple appelé la semaine dernière au sujet d’un collaborateur paranoïaque et agressif envers ses collègues. C’est vrai qu’employer un psychiatre-addictologue, c’est assez atypique, mais cela devrait s’accroître à l’avenir : on rencontre en entreprise de plus en plus de situations psychiatriques, liées aux addictions, qui perturbent à la fois la personne et son environnement.

A : Quelle est votre mission ?

P.P : Via la médecine du travail, les entreprises s’occupent de la santé à la fois physique et mentale de leurs salariés, et notamment de leurs addictions. Je pense qu'en me recrutant, Orange a voulu encourager le service de Santé au travail à mettre en place des outils spécifiques, comme le RPIB (Repérage précoce et intervention brève), une procédure de prévention visant à repérer les conduites addictives et entrainer un changement. Je suis également à la disposition des médecins et infirmiers du travail pour échanger autour des substances psychoactives et des possibilités de traitements. Un exemple ? Après notre interview, je vais me pencher sur le cas d’un collaborateur, qui, depuis qu’il est en télétravail, connait de sévères troubles psychiques associés à une consommation d’alcool excessive. Nous aurons un échange au téléphone, pour esquisser des pistes ensemble.

A : Cet exemple correspond-il, concrètement, à votre travail ?

P.P : Oui c’est un travail en plusieurs étapes, que nous déclinons désormais au sein d’Orange. La première consiste à poser, avec le manager, le constat le plus objectif possible, sans se laisser perturber par les « bruits de couloir » : y a t-il eu des absences ? du travail non fait ? des heurts avec les collègues ? Cela permet d’évaluer, factuellement, les conséquences de la consommation sur le quotidien. Vient ensuite l’axe médical et social : quels sont les échos du hiérarchique, du médecin du travail, du représentant du personnel, voire de l’association de patients-experts ? Enfin c’est le temps de choisir la meilleure orientation pour le patient, en privilégiant son maintien en emploi : CSAPA ? CAARUD ? Equipes de liaison ? Service hospitalier ? Addictologue libéral ? A chaque fois l’écoute du patient est primordiale.

A : Y a-t-il beaucoup de salariés dépendants ?

P.P : Alcool, tabac, médicaments, opiacés… En entreprise, chez Orange comme ailleurs, c’est comme dans la population générale : il y a le même volume de personnes ayant des conduites addictives, à cela près que travailler protège plus de la dépendance qu’être inactif. Mais nous, les médecins, n’en voyons qu’une minorité : on a beau savoir que 8% des patients pris en charge en médecine générale le sont pour des problèmes d’alcool… beaucoup de consommateurs ne font pas parler d’eux et restent, par conséquent, totalement invisibles. Au-delà des moyens mis en œuvre chez Orange, cette proportion ne pourra changer que si l’on accroît, dans notre pays, la sensibilisation et la prévention aux substances psychoactives, en réexpliquant notamment que l’alcool peut apporter du plaisir, mais être également un poison. Plus on le dira clairement, plus cela facilitera l’accès des patients aux soins.

A : Combien de personnes suivez-vous… et guérissez-vous ?

P.P : Pour avoir une idée, je dirais que l’on a repéré chez Orange près de 200 personnes qui semblent avoir un problème avec une substance psychoactive. Est-ce qu’on va les guérir ? C’est une question difficile : vous savez, j’ai été chef d’un service qui compte 26 lits, j’accueillais en consultation plusieurs centaines de personnes par an... et je suis bien incapable de dire combien s’en sortent durablement ! Si on me demandait de sauver 1000 personnes par an de l’alcoolo dépendance, cela n’aurait pas de sens… Mais ce qu’on peut dire, c’est que l’entreprise se situe moins dans une obligation de résultats que de moyens.

A : Mais faut-il tout attendre de l’entreprise ?

P.P : Il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui font appel à autant de médecins de travail, psychologues, psychiatres…. Mais je ne dirais pas non plus qu’il faut tout attendre de l’entreprise : je ne le crois pas. Bien sûr, elle est responsable de la santé de ses salariés, c’est écrit dans le Code du Travail, mais elle n’est pas la seule, l’Etat a aussi un rôle à jouer - même si les services psychiatriques souffrent beaucoup aujourd’hui… A propos du rôle de chacun, je voudrais mentionner la part du patient : les moyens mis par l’entreprise ne doivent pas oublier que le patient reste au centre et se reposer sur autrui, notamment sur le psychiatre, pourrait faire oublier ses propres capacités à réagir. La mission du psychiatre n’est pas de le soigner malgré lui, mais bien de l’accompagner et de l’aider à ouvrir de nouvelles portes.

A : Diriez-vous que le Covid a augmenté les consommations ?

P.P : Oui, j’ai reçu en 2021 trois fois plus d’appels de la part des médecins du travail qu’en 2019. Les conduites addictives se sont accrues à cause du contexte du Covid (angoisse, ennui, isolement…), qui s’est rajouté aux problématiques personnelles type dépression. Le télétravail, qui s’est généralisé rapidement, a mis sur la table de nouvelles questions sur la table, comme l’isolement, l’inconfort des logements, la maltraitance… Toute une série de facteurs qui ont poussé les salariés à décompenser en consommant des produits psychoactifs, dont beaucoup d’alcool. On a vu aussi des salariés sortis d’une alcoolisation passée recommencer à consommer. Or, côté soins, cela n’a pas été simple : on avait pris des lits pour soigner les malades du Covid et 20 à 40% des services d‘addictologie ont dû réduire leur activité.

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